Il était une fois en oulimotie…

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Alice Denham, Playboy Playmate for July 1956

 

 

Chapitre I

 

EtSiOnSEnAllait

 

Quatre mois plus tard, Pierre avait voulu revenir. Installé dans ce train, il regardait le paysage encore endormi défiler. Quelques frissons de l’heure matinale le parcouraient mais ne parvenaient pas à le sortir de ses songes, le regard perdu dans le vague au loin. Et dans le reflet de la vitre, le défilement se mélangeait avec les lumières et les reflets de l’ambiance feutrée du wagon. Il connaissait le trajet par cœur, les ralentissements, les grands virages. Et machinalement, comme à chaque fois, il se collait à fenêtre pour essayer d’apercevoir la tête de la rame dans la longue courbe à droite. Il ne savait plus exactement combien de fois il avait fait ce trajet. Quinze fois, davantage peut-être. Mais ce matin-là, il lui semblait étrangement inédit.

Ce n’était pas le café toujours trop amer attrapé à la volée juste à l’ouverture et juste avant de grimper dans le train. Ce n’était pas non plus ce wagon presque vide, comme à chaque fois. Ni les annonces monotones du chef de train qu’il arrivait à réciter avec juste quelques instants en avance. Encore moins cette campagne de ces premiers jours de l’été. Néanmoins, il sentait quelque chose de nouveau, d’incertain.

Son café fini, il respira profondément. 6h47, le trajet était déjà bien entamé. Il essaya de regrouper les idées pour essayer de sortir de cet état de rêverie. Et de la poche intérieure de sa veste, il retira un petit papier méticuleusement plié. A l’intérieur, sans aucun doute, il reconnaissait son écriture, les lettres finement liées à la pointe d’un de ces feutres à la plume fine. D’un bleu profond. Et ce mot qui demeurait un mystère :

« Psychémale ».

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Chapitre II

Ju en 12 

 

Dans un demi-sommeil, Marie ouvrit les yeux, l’horloge indiquait quatre heures. La journée s’annonçait riche d’émotions, elle essaya donc de se rendormir. Impossible de trouver le sommeil, malgré la fraîcheur de sa chambre et la douceur de ses draps.

Elle se leva, enfila un déshabillé de soie.

En léchant une cuillère de miel, elle se prépara un thé.

Arrivée dans le salon, elle alluma une lampe à la lumière chaude, se glissa sous son plaid et se mis à écrire, sur son carnet Moleskine.

Depuis longtemps, elle avait opté pour un feutre à la plume fine. Elle aimait le tracé, parfois sinueux de cet outil ; la douceur de sa glisse sur le papier et surtout le bruit délicat. La couleur bleu nuit, profonde, donnait une chaleur à ses mots, et une certaine lumière.

Croquant un morceau de chocolat, elle écrivait l’histoire de Psyché telle qu’elle s’en souvenait et ce que cela lui évoquait.

Au détour d’un mot, elle se souvint d’une citation trouvée sur Internet « l’Amour est un oiseau et Psyché est un papillon »… Elle sourit à cette évocation.

Elle savait que cette histoire la guidait et constituait l’une de ses références. C’est ce récit qui l’avait inspirée quand elle avait glissé dans la poche de Pierre, ce mot, Psychémâle. Nul doute qu’il en cherchait encore la signification… à nouveau, elle sourit.

6h48, il était temps qu’elle se prépare, elle était déjà en retard.

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Chapitre III

Faffwah

 

Pierre ne parvenait pas à se sortir ce mot de la tête. Psychémale. Google ne lui avait pas été d’un grand secours. Il avait bien vu ces petits lépidoptères mais ne parvenait pas à faire le lien. Qu’avait-elle donc bien voulu lui dire ? Il n’était pas assez réveillé pour réfléchir et ce n’était pas le café de la voiture bar qui allait l’aider. Il replia donc le carré de papier et le glissa dans sa poche. Il avait le week-end complet pour s’y pencher à nouveau.

Enfin, pas tout à fait. Il avait des gens à voir. Cette fameuse réunion de copains, prévue de longue date et  qui l’avait prématurément arraché à ses bras. Il avait d’ailleurs été surpris qu’elle le laissât partir si facilement, alors que leur relation naissante ne demandait qu’à se consolider. Ça et, finalement, ce mot.

Sa perplexité le reprit. Il refit la même requête sur son smartphone mais en prenant plus de temps pour lire les articles. Quelques minutes plus tard il en savait plus sur cette famille de papillons. Et il en eut froid dans le dos. Le mâle de cette espèce était en effet doté d’une espérance de vie qui se limitait quasiment à l’acte reproductif. Avait-elle voulu par là lui signifier que son rôle auprès d’elle était juste circonscrit à leurs ébats de cette brève nuit qu’ils venaient de passer ensemble ? Il se refusait à être le coup de ce dernier soir et cette perspective le révolta. D’accord, jusqu’à il y a peu, ils étaient encore de parfaits inconnus. Et, s’il n’y n’avait pas eu ce verre renversé à cette soirée, il ignorerait encore tout de son existence. Mais quand même.

Son apparition avait été pour lui une révélation. Il avait été instantanément subjugué par son regard et son sourire quand elle s’était excusée de l’avoir bousculé et lui avait proposé un verre pour se faire pardonner. Ils ne s’étaient plus quittés de la soirée et il avait vécu comme une aubaine qu’elle lui demande de la raccompagner. Et puis elle s’était jetée sur lui sitôt la porte de son appartement renfermée collant ses lèvres à sa bouche et arrachant littéralement les boutons de sa chemise. Quand il s’était retrouvé torse nu, elle avait passé une langue brûlante sur ses tétons avant de descendre vers son ventre. Les boutons de son pantalon n’avaient été qu’un maigre obstacle à la gourmandise de Marie et elle avait bientôt eu sa virilité en main, puis en bouche. La suite n’avait été que plaisir partagé. Et maintenant elle le congédierait avec ce simple billet, pour le moins sibyllin ? Pierre était effondré.

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Chapitre IV

Loetilibellule

 

Le jour n’est plus qu’un lointain souvenir lorsque tu arrives devant l’hôtel où ce rendez-vous troublant t’a été fixé. Alors que tu hésites… Ton téléphone se met à vibrer dans ta main, t’arrachant à tes pensées confuses. Ton cœur fait alors une embardée dans ta poitrine… un subtil mélange de désir et de peur, de curiosité et d’interdit t’envahit.

Le message qui s’affiche sur ton écran est laconique : “chambre 264…je t’attends “

Alors que tu te diriges vers l’ascenseur… milles idées traversent ton esprit… « Tu es complètement folle » te crie ta raison… mais l’envie de vivre cette expérience inédite, cet instant excitant, enivrant, romanesque est infiniment plus forte. Et après tout… je peux partir à tout moment si je change d’avis… il ne me retiendra pas, il n’insistera pas, cela fait partie du « contrat » que nous avons passé avec cet « amant » inconnu dont je ne sais presque rien.

Cet homme qui me désire d’une manière si originale. Mon dieu… Il serait dommage de ne pas vivre ces instants de délice.

La porte de l’ascenseur s’ouvre… et après quelques instants à déambuler de ce couloir à l’atmosphère feutrée, tu te retrouves devant cette porte sur laquelle sont inscrits en lettre d’or ces chiffres si lourds de sens. A la poignée est accroché un petit sac en papier sur lequel est simplement écrit « Laetitia »… une invitation au voyage qui te donne le sentiment d’être Alice. En franchissant cette porte… au-delà du miroir, ta sensualité féminine devine les mille et une merveilles qui n’attendent que toi.

Hâtivement, tu ouvres le paquet et tu découvres avec étonnement qu’il contient une longue pièce d’étoffe noire. Un foulard ? Non, un bandeau…de quoi masquer ta vue…le message est clair… tu hésites un instant… puis tu cèdes à ce caprice inattendu qui fait monter d’un cran ton excitation.

Toc, toc, toc… la porte résonne sous tes coups… et semble faire écho à ce bruit sourd et lancinant dans ta poitrine…

Tu entends la porte s’ouvrir et perçois une présence inconnue te prendre doucement par la main pour te guider… dans ce jardin des sens.

Au travers du tissu, tu devines une obscurité totale…la pièce a été calfeutrée avec soin et le bandeau aura masqué ton visage à ton entrée dans la pièce… vous semblez être tous deux à égalité.

Avant même d’avoir pu prononcer le moindre mot, tu sens un doigt se poser sur tes lèvres, un murmure à ton oreille « chutttttt », tel un soupir, te supplie de ne prononcer aucun mot.

Il ne connaîtra pas ma voix, je ne connaîtrai pas la sienne… Je me mords les lèvres avec envie à l’idée que seuls des soupirs accompagneront nos caresses…

Cette sensation si intime de ce souffle sur ta peau, qui accompagne son murmure, te grise… d’autant plus qu’il est suivi d’un baiser d’une grande sensualité… Tu perds la raison au contact sucré de ces deux lèvres se posant avec douceur sur les tiennes après être passées de ton oreille à ta joue te frôlant à peine.

Ce baiser langoureux semble durer une éternité. Sa langue t’envahit avec envie et le désir est presque palpable. Tu enfonces tes doigts dans sa chevelure pour guider doucement vers ta gorge. Alors que tu inclines lentement la tête, tu sens la douce humidité de sa langue prendre possession de ton cou, puis c’est au tour de ses dents de s’enfoncer doucement dans ta chaire. Telle l’héroïne d’un roman d’Anne Rice, la morsure délicieuse d’une créature de l’ombre te fait frissonner. Ses mains courent alors sur ton visage, comme le feraient celles d’un aveugle cherchant à te découvrir… s’attardant sur tes lèvres. Tu ne résistes pas à la tentation de goûter à ses doigts. Il retire alors ton bandeau… et malgré l’obscurité, tu perçois une silhouette devant toi. Vous êtes tous deux cette fois vraiment à égalité…. deux ombres dans la nuit.

Il te fait alors pivoter et te saisit par les poignets pour te plaquer les mains au mur, un geste à la fois ferme et d’une infinie douceur. Tu sens son souffle sur ta nuque… sa respiration profonde,  s’enivrer de ton parfum, emplir ses poumons de l’odeur délicieuse de tes cheveux.

Tu devines également son désir… contre toi… dans le creux de tes reins.

Un à un, tes vêtements sont retirés par ces mains agiles qui courent sur ton corps… et il ne te reste plus qu’un délicat rempart de dentelle pour protéger ta nudité.

Les caresses se font plus précises… plus intenses. Ses mains glissent avec douceur sur ta peau… sur ta nuque, sur ton ventre, sur tes cuisses… sur cette dentelle, cherchant à deviner au travers les courbes et les jardins intimes qu’elle dissimule.

Puis l’inconnu porte ses doigts à ta bouche … voulant te faire partager les délices dont il se délecte. Il semble vouloir que tu te goûtes. Ce geste à également pour conséquence de rendre ses doigts très humides, rendant ses caresses sur la pointe de tes seins plus intenses.

Ses doigts glissent avec douceur sur tes courbes, laissant derrière eux une délicate traînée de plaisir mouillé.

A ton tour, tu déboutonnes sa chemise pour glisser ta main sur cette large poitrine laissant tes doigts caresser doucement la pointe de ses mamelons… caresse à laquelle il répond par un gémissement de plaisir. Encouragée par cette réaction, tu écartes alors doucement le pan de tissu pour que tes lèvres viennent à leur tour suppléer à tes doigts et pour mordiller doucement, puis de plus en plus fort son téton… « plus fort » gémit-il. Tes dents se referment alors avec force sur ce petit morceau de chair que ta langue a rendue humide et tu devines l’intensité du plaisir qui l’envahit. Une sensation exquise, intense, entre plaisir et douleur. Il est entièrement à ta merci… soumis à tes caresses félines !

Une fois la chemise au sol… c’est au tour de son pantalon… la braguette, le bouton, la ceinture… finissent par céder à tes assauts.

Deux corps brûlants dans l’obscurité la plus totale. Deux ombres dans la nuit… qui se cherchent et se trouvent pour fusionner dans une exquise étreinte.

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Chapitre V

Un vieux cochon andropausé

 

Description  sommaire du décor que masque l’obscurité : Une chambre simple tout en ayant un certain charme, outre le lit couvert de carmin il y a deux chaises et une table sur laquelle sont posés un vase avec des tulipes,  une bouteille de mousseux, économie oblige, et deux flûtes, au mur, un miroir et un tableau assez générique représentant un paysage provençal. Soudain un hurlement: « Coupez' »
« Pierre il faut avoir l’air un peu plus impliqué et toi Marie ce n’est  pas parce que tu es moins payée pour jouer Laeticia qu’il faut constamment faire la tête.
On veut du cul passionné  compris. Ce n’est pas avec vos tronches d’enterrement que l’on va  augmenter notre audience sur les réseaux sociaux ».  #RendezvoustorrideàStFlour doit avoir au moins 27.000 likes c’est  l’objectif compris ? »
Bon reprenons, « action ».
Soupirs, gémissements, chuchotements, légers clapotis. Tout a l’air de glisser (si l’on peut dire).
D’un  coup, un lourd fracas, une ombre trébuchante entraîne l’autre dans sa  chute, ce qui provoque celle d’une partie du décor qui s’écrase sur un coin de la table qui se renverse à son tour avec pour conséquence  l’explosion de la bouteille. S’en suit un cri strident.
Des  lumières sont rallumées en catastrophe. C’est la Bérésina, entre des câbles électriques traînant sur le sol, presque tout est brisé. Fort  heureusement personne n’est blessé si ce n’est que le bouchon s’est retrouvé fiché dans le rectum de Pierre dont le cul était à l’air en prévision de la prochaine scène.
Marie,  bandeau enlevé, un sein à l’air, gode ceinture à la main et bas déchirés ne peut s’empêcher d’éclater de rire car l’attitude  condescendante de Pierre ne cessait de l’agacer depuis le début du tournage. Le metteur en scène est blême, les autres partagés entre gène  et hilarité.
Imaginez  le tableau ce pauvre Pierre gémissant tout en menaçant de poursuivre en justice production, metteur en scène et régisseur.
Une  stagiaire (sous payée comme il se doit) essayant, sans succès pour  l’instant de libérer, le cul de Pierre de cet objet étranger, tirant et  poussant ce bouchon de liège persuadée que cette friction répétitive rendrait enfin libre le rectum  » pluggé » (Comme il se dit dans certains  milieux) du malheureux.
Pour  faciliter cette opération il fut décidé que trois machinistes assez corpulents maintiendraient Pierre se débattant dangereusement. Un  d’entre eux était assis sur lui pendant que les deux autres lui maintenaient les bras pour éviter à cette jeune stagiaire quelques coups  mal placés.
Elle  semblait prendre un certain plaisir à trifouiller les fondements du Pierre dont la colère semblait s’amenuisait au rythme de l’intensité de ce va-et-vient.
Au bout d’un moment, tout cela provoquait une certaine excitation en Marie ainsi que chez pas mal de membres de l’équipe.
Une  bonne demi douzaine de personnes en profitait pour filmer, dans la plus  parfaite illégalité cette scène sur leurs téléphones portables en rajoutant #çapétillesurleplateau mûs, eux aussi par ce désir  incontrôlable d’accroissement d’audience.
Le metteur en scène (Un pédant minable) désespéré essayait en vain de  joindre la production et puis d’un coup ce râle de jouissance assourdissant et une formidable explosion suivie d’une odeur absolument  nauséabonde, ce bouchon en ricochant sur le crâne dégarni du metteur en scène paniqué brisa l’objectif de la camera.
C’est ainsi que ce film tourna en eau de boudin.

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Chapitre VI

Liante g_Résille

 

— Lætitia ! Lætitia !

Elle rouvrit les yeux péniblement, des tâches en forme d’insectes dansaient sur sa rétine et elle reconnut le goût métallique du sang dans sa bouche. S’était-elle mordue à nouveau en plein délire de Psychémâle ? Elle desserra les poings et constata l’empreinte des lunules dans sa paume.

— Ça va, je vais bien, j’ai juste fait un… cauchemar.

— Un cauchemar ? En plein coït ? Dans mes bras ? Bon Dieu mais qu’est ce que j’ai fait ?!

Elle sourit. Un sourire un peu faible entre la nausée et la migraine mais un sourire de reconnaissance pour Pierre qui semblait prêt à endosser la responsabilité de son violent malaise. Il lui prit les mains et observa les étranges marques laissées par les ongles dans sa chair. Des stigmates comme des ailes de papillons. Puis il examina attentivement son visage livide, parcourant de deux yeux verts avides son front son nez ses lèvres et lui caressa doucement la joue du bout des doigts, l’air ébahi, sourcils froncés. Il semblait vouloir dire quelque chose, il semblait ne pas savoir comment le dire.

— J’ai… j’ai senti une sorte de vague avant que tu ne te révulses. Comme si j’étais emporté par une lame de fond. J’ai eu l’impression… de sortir de mon corps. Que s’est-il passé Lætitia ?

À ces mots elle referma aussitôt les yeux. La malédiction était toujours contagieuse. Toujours invasive pour quiconque s’exposait trop à elle. Elle devra fuir, pour le protéger. Les rituels et le petit mot plié en quatre dans sa poche n’auront pas suffi à éloigner la crise. Elle rouvrit les yeux pour ne plus revoir ces images obscènes dignes d’une série Z. Voyager de possibles en possibles à la vitesse de l’éclair lui laissait chaque fois un goût amer, une envie d’être détestable et ainsi détestée. Finir seule était l’unique option. Seule, mais pas tout à fait.

— Je ne m’appelle pas Laetitia. Mon prénom est Marie. Je dois me reproduire. C’est l’unique raison pour laquelle nous nous sommes revus. Tu es compatible. Je me suis servie de toi.

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Chapitre VII

Un Joueur Parisien

 

Irène enleva son casque, se tourna vers Maud qui venait aussi de poser le sien et éclata de rire. « Il est trop ce jeu de réalité virtuelle, tu joues merveilleusement ce rôle de Marie/Lætitia, j’ai adoré ce que tu m’as fait ! »

Maud se roule une cigarette, lui sourit, lui caresse la nuque et lui susurre « Embrasse-moi, ma délicieuse petite salope ! La réalité est autrement jouissive que ces plaisirs virtuels. « 

Les bouches se rapprochant, les langues se cherchent, se trouvent, se caressent, s’entrelacent. Les corps se rapprochent, les peaux se frôlent, frémissent. Mais à ce moment-là, la vue d’Irène se trouble, il lui semble que la couleur des murs devient moins nette, que dans les yeux de Maud elle distingue les pixels.

« Putain, fais chier ! » s’écrit Georges,  » Quel est le con qui a programmé ce putain de jeu ? L’ordi plante à tous les coups ! Comment voulez-vous que quelqu’un rentre dans un jeu qui plante toutes les cinq minutes, elles sont canons, elles sont perverses à vous damner un couvent de bénédictins et à faire tourner la tête d’un régiment d’eunuque, mais putain faites le tourner ! »

Toute l’équipe s’agite aussitôt, le week-end est foutu, il va falloir bosser comme des cons pour avoir un livrable lundi. Pierre peste comme un putois, il devait le lendemain matin prendre ce train, elle l’attendait, et il allait devoir tout annuler.

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Chapitre VIII

Dorothée

 

Pierre était furieux ! Il n’y avait pas parmi ces gamins fraîchement embauchés quelqu’un pour le seconder un peu ! Tout reposait sur lui, ce nouveau jeu, la boîte… et Georges, bordel, il lui mettait une telle pression !

Il avait attendu ce week-end avec Elle si longtemps ! Il rêvait jour et nuit de leurs retrouvailles, de sa peau, ses seins, sa bouche, son parfum, ses mains parcourant son corps ! De sa queue dans sa bouche, qu’elle suçait divinement… « Hey, Pierre, au boulot mon gars ! »

Irène et Maud. Retour à la case départ. Reprendre le jeu, trouver le bug qui fait tout foirer. Reprendre les aventures de ces deux sensuelles femmes dans la peau de Pierre et Marie. Aller plus loin dans le scénario. Et plus que cinq minutes bordel !

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Chapitre IX

Pidgy

“Bon, les gars on se remet au travail ! Et vite ! Je ne vous paye pas la peau de mes fesses pour que vous vous dandiniez à rien faire ! On trouve ce bug et on n’oublie pas de glisser les indices pour trouver les mots de l’acrostiche. Dans un jeu vidéo il y a toujours des énigmes et celui qui trouvera tous les mots qui composent ce fameux “Psychémale” aura accès à un niveau qui lui donnera des émotions érotiques plus fortes que ce qu’il aura déjà connu ! C’est moi qui supervise ce niveau ! J’ai failli dire supervice ! Je suis génial !

–Les gars ? Où avez-vous vu des gars ici Boss ? Il n’y a que des femmes en porte-jarretelles, string, soutif et talons aiguilles autour de vous ! C’est la tenue que vous exigez de vos développeuses ! Soit dit en passant on se les caille ! Pourquoi doit-on être habillées comme ça !

–C’est bon pour la créativité !

–N’importe quoi ! Ça ne nous fait pas travailler mieux !

–Pas la vôtre ! La mienne ! J’ai besoin de créer mon univers pour mieux développer mon génie ! Le Léonard de Vinci du code informatique, c’est moi ! Le Rocco Siffredi du bit, c’est moi ! Le futur maître du Monde, c’est moi ! Et puis le Boss, c’est moi aussi ! Alors on se dépêche !

–Ok ! C’est vous le Boss, Boss ! Mais n’empêche on se les gèle pendant que vous vous rincez l’oeil !

–C’est ça ! C’est ça ! Allez filez !

Toutes les mêmes ! On leur fait des ponts d’or ! On les habille avec de la lingerie de luxe ! Et ça chouine ! Et pendant ce temps là, le bug prospère, le bug s’installe, le bug me fait perdre de l’argent ! Argh ! J’enrage ! C’est quand même pas dur de développer un programme de nos jours !

Mais c’est peut-être pas le soft qui pose problème ? Le hard n’arrive sans doute pas à suivre ! Je vais doper les processeurs vidéo et augmenter la mémoire flash ! Ça va résoudre les problèmes je pense ! Il n’y a pas à dire je suis un génie ! Allez on va booster ça et implanter le code source ! Ça va le faire ! Décidément, il faut que je fasse tout ici ! Mais c’est normal, c’est moi le génie !

Et cet acrostiche, “Psychémale”, géant ! Génial ! Il y a bien peu de petits génies qui arriveront à ce niveau. Quand ils seront dans la salle finale où introduire tous les mots on va bien rire ! Tiens, je pourrais leur vendre des indices pour qu’ils trouvent les mots ! Comme à Fort Boyard ! C’est une idée ! Je suis vraiment trop génial !

“Alors Aldo ? Tu as boosté le matériel comme je t’ai demandé ? Oui ? Ok ! Alors action ! Allez on boot les filles ! Juliette, viens faire ça sur mes genoux ! Tu seras plus à l’aise !”

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Chapitre X

La ligne Douce

 

Marie

6h48. Il était temps qu’elle se prépare, elle était déjà en retard. Lors de la secousse 18.0607, elle avait bien cru que tout s’arrêterait. Leurs corps s’étaient rapprochés dangereusement dans une telle tension érotique qu’elle avait failli perdre tout le contrôle. Mais quel plaisir de ressentir cette attraction même si lui n’en avait pas eu réellement conscience. Maintenant, elle espérait juste que ce nouvel indice lui permettrait de gérer ces différents voyages dans l’espace-temps afin de le mettre sur la voie qui le ramènerait à elle. Quatre mois qu’elle attendait. Elle se fiait à son instinct et à son esprit qui sauraient voir au-delà des apparences. Elle soupira, laissant s’échapper un halo de buée devant elle.

Pierre

Pierre ouvrit les yeux, haletant sous la chaleur que la secousse 18.0609 avait provoquée en lui. Il regarda autour de lui mais ne vit que ce couple d’octogénaires dormant plus loin, et qui n’évoquait en rien cette ruche de femmes en porte-jarretelles vociférant qu’il avait vue l’instant précédent. Au contraire, le wagon était vide comme à l’accoutumée et le paysage défilait dans le silence feutré du matin. Il essuya la buée formée sur la vitre jouant à dessiner un M machinalement. 6h47. Chaque fois, il était bloqué à cette même heure. Pourquoi ? Les secousses se faisaient de plus en plus rapprochées, comme les battements de son cœur qui s’accéléraient quand il pensait à sa peau, ses yeux, ses cheveux… Il détourna le regard et il eut la surprise de voir cette fois un carnet moleskine noir et un feutre bleu nuit. Chacun des réveils le laissait dans un état de stupeur impuissante mais cette fois-ci, il pouvait rassembler les bribes qui lui reviendraient s’il se dépêchait. En ouvrant la première page, il vit la citation qu’elle aimait. Ce fut comme un éclair fulgurant. Il la sentit près de lui et il reconsidéra le mot plié en quatre comme s’il était une des clés qui l’emportaient vers elle. Une photo s’échappa du carnet : un chien jaune le regardant en face, l’air rieur et canaille. En regardant de plus près, il vit à l’arrière-plan la boutique jaune de son enfance, celle qui enfermait toutes les couleurs de bonbons formant un arc-en-ciel acidulé et sucré. Un mystère de plus. Rien n’arrivait par hasard. Il décida d’écrire rapidement sur chaque page ce qu’il prenait désormais pour des indices trouvés dans cette réalité modifiée qui le maintenait loin d’elle. Il avait déjà compris grâce à la dernière secousse que le centre de l’énigme consistait à trouver ces mots de l’acrostiche PSYCHEMALE. Il passa en revue les précédentes et annota tout ce qui lui revint : il choisit l’anglais spontanément pour le P : Phantasm qui correspondait au fantasme de cette chambre 264, le S : Sapphic pour ce rêve de plaisir féminin qui l’avait fait vibrer, le C : Cinema pour ces scènes où les apparences étaient mises en scène, savamment orchestrées par le jeu quel qu’il soit. Même si ces voyages parallèles le plongeaient dans un monde rêvé, où il explorait tous les possibles, sa quête était de la saisir elle, celle qui occupait son esprit et son âme. Il entrevoyait son dessein et était fier d’avoir été choisi par cette femme. Il reconsidéra son acrostiche :

PHANTASM

SAPPHIC

Y

CINEMA

H

E

M

A

L

E

Le bouchon du feutre à la bouche, son regard se reporta sur cette photo aux coins jaunis et il sourit. Il écrivit le mot YELLOW. Cette fois-ci, il ne sut que penser. Hemale… allusion à sa virilité ? Il savait qu’elle était capable de ce clin d’œil , en frissonnant au souvenir de sa bouche se refermant sur son sexe. Mais il eut à peine pris conscience du sens plus scientifique qui confirmait la circularité de ces cycles le ramenant à 6h47 qu’une nouvelle secousse l’emporta.

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Chapitre XI

Des mots et désirs

 

Ta..tam ta m tam… Ta tam ta m tam… Tata… « Oh ma tête ! » gémit Pierre. « Mais je suis dans un train ? Ça n’est pas possible ?!? » Il se frotta les tempes mais ne parvint pas à ouvrir les yeux. Le bruit qu’il percevait dans le lointain semblait se rapprocher de plus en plus et prendre forme lentement. Tadadam Ta m Ta m… Tadadam Ta m Ta m… « Mais non ça n’est pas un bruit de train. C’est de la musique ! » Celle-ci devint lentement assourdissante. Pierre entrouvrit les paupières mais les referma aussitôt. La lumière était aveuglante. « Ma tête ! » gémit-il de plus belle. Petit à petit il réussit à ouvrir les yeux. Des couleurs, des étoiles paraissaient l’assaillir de toute part. Elles fusaient dans toutes les directions. Il leva les yeux et distingua maintenant l’origine de ces traits de lumière : « Une boule à facettes ! Je suis dans une boîte de nuit ! » Il était encore à moitié affalé dans un canapé face à la piste de danse. Les corps virevoltaient devant ses yeux. Sous l’effet stroboscopique des spots et de la boule à facettes il avait la sensation de voir se succéder des scènes comme figées ou au ralenti.

« Intéressant phénomène », songea-t-il « j’essaierai de m’en souvenir. »

Ainsi tour à tour, des doigts longs et fins enlaçaient tendrement une nuque virile, une jupe semblait rester suspendue en l’air, révélant la ligne d’une fesse appétissante, un bras frôlait un sein rebondi, une main audacieuse était plaquée entre les cuisses d’un jeune homme à la mimique pour le coup hilarante, le baiser d’un couple semblait ne plus jamais vouloir s’arrêter. D’ailleurs ces amoureux étaient toujours pressés l’un contre l’autre à chaque flash lumineux, les faisant passer du bleu au vert, puis au rouge et au rose.

Pierre aperçut soudain dans un espace libéré entre deux danseurs, le comptoir du bar. Bleu… Noir… Jaune… Son cœur se mit à battre plus fort. « Marie ! » Son visage apparut dans la lumière la faisant rayonner d’or. Pierre se leva en titubant légèrement. Il poussa doucement ici ou là afin de s’enfoncer dans la foule l’enserrant rapidement, le pressant, le caressant parfois presque. Son souffle s’accéléra. Il pénétra au plus profond avant d’en ressortir en poussant un soupir de soulagement. Qu’elle était belle dans sa robe parsemée de marguerites, de coquelicots et de centaurées ! Et son décolleté… il rougit légèrement en repensant à ses lèvres venant y déposer des baisers fiévreux. Marie, assise sur un haut tabouret n’était plus qu’à quelques mètres de lui. Il l’appela, mais la musique était trop forte. Il s’approcha encore un peu. À ce moment-là le barman s’adressa à elle. Pierre saisit quelques mots au vol. « Comment… tu… mon… amour ? » Le monde sembla s’écrouler autour de lui. Quoi ? Elle et le barman ? Il hésita un instant captivé par les gestes de l’homme mélangeant du rhum, du citron et un ingrédient qu’il ne vit pas masqué par un client. Le cocktail était élégamment décoré de petits papillons plantés au bout de tiges aériennes, leur donnant l’air de voler au-dessus du verre. Et lorsque Marie porta le verre à ses lèvres, on eut un instant l’impression que les papillons venaient butiner les fleurs sur la robe de la belle. Pierre cessa un instant de respirer en la voyant refermer sa bouche sur la tige de la paille. Son sexe en frémit à cette allégorie. Et puis la mèche de la femme qui vint couvrir son œil… Il aurait pu la regarder des heures ainsi. Mais il n’en eut pas le temps. Au moment où il voulait l’aborder il se sentit à nouveau secoué des pieds à la tête et fut happé dans un trou noir le faisant tourbillonner et perdre conscience.

Il revint à lui dans le train. La secousse 18.0611 semblait avoir été prématurément interrompue. Pourquoi ? Il y avait tellement de questions encore sans réponse ! Mais pour l’instant il devait vite noter ses souvenirs. Il ouvrit le carnet de Moleskine et commença à coucher les mots sur le papier :

Couleurs, miroir, musique, robe à fleurs, barman, cocktail, papillons, paille, mèche…

Tout cela ne faisait guère de sens. Il réfléchit un instant mais un rythme l’obsédait : Tadadam Ta m Ta m. Il connaissait cette musique. Il fit un effort de concentration et soudain : « Mais oui ! Far l’amore ! Bob Sinclar et Raffaela Carrà, la musique dans la discothèque ! Mais ça ne me mène pas bien loin tout ça. Voyons les couleurs. Il y en a trop, je dois m’en tenir aux essentielles. Les fleurs : blanc, rouge, bleu. Hem ça en fait encore trop. Marie… le spot… jaune ! Mais oui ! Yellow ! Mais j’ai déjà trouvé cela. » Soudain un éclair le traversa. Qu’est-ce qu’elle buvait ? Fébrilement il sortit son téléphone et tapa : « cocktail, rhum, citron ». Évidemment il y en avait quelques-uns… mais tout à coup un sourire l’illumina : « cocktail Amour » Mais bien sûr ! Tout prenait sens soudain : « Far l’amore », la phrase du barman lui demandant probablement si elle connaissait ce cocktail, puis les papillons. « Les papillons, Psyche… grrr trop d’indices à noter ». Il regarda sur son téléphone et lut : « Cocktail Amour. Ingrédients : Rhum, citron, miel ». Miel ? Encore du jaune, les abeilles, les fleurs… Il tenait son indice. Honey ! Il avait trouvé le H, il en était certain : Phantasm, Saphic, Yellow, Cinema, Honey, EMALE. Il resta un moment à contempler cette suite sans queue ni tête apparemment. Il nota encore, à la suite des mots écrits auparavant : « Stroboscopique ». « Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Et le chien jaune ? La boutique ? Ces 4 mois passés ? Que fait Marie ? Où est-elle ? Il semble évident que c’est elle qui me laisse tous ces messages. Mais comment la retrouver ? »

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Chapitre XII

Camille et les autres

 

Pierre ! Comprends-tu mes signaux ?

J’ai utilisé beaucoup d’énergie à provoquer la secousse 18.0611, et malheureusement, je n’en avais pas assez pour croiser nos regards. As-tu saisi le message ?

Tu as été sélectionné pour te reproduire avec moi, mais ce n’est pas l’unique objet de mon désir. C’est étrange, et je me suis renseignée. J’ai lu beaucoup de vos livres, soi-disant inventés. C’est donc cela, l’amour ?

Quand j’ai ouvert les boutons de ton vêtement, je savais qu’il fallait stimuler ta sensorialité pour te faire raidir alors j’ai provoqué ton excitation en léchant ta poitrine. J’ignorais que ça décuplerait mon besoin de m’unir à toi. Je pensais qu’il fallait des gestes pour que je m’ouvre à toi, et c’est l’odeur de ta peau qui a lubrifié mon sexe ! Je frissonnais, je salivais, je voulais t’absorber ! C’est la raison pour laquelle j’ai pris ton membre en bouche, l’enfonçant dans ma gorge. Il fallait nous unir, je te voulais en moi, goût et odeur mêlés, entendant tes soupirs, moi-même gémissant de tes mains crispées sur mes cheveux.

Chez moi, la reproduction est douce, pleine de plaisirs, et sans circonvolutions. Un homme et une femme sont compatibles, on le voit aux sourires mutuels, aux yeux brillants ensemble, aux sexes qui vibrent. C’est aussi simple qu’une salutation, nous disons « je te veux », et nous nous unissons. Chez vous, c’est à n’y rien comprendre. Avouer son désir peut-être mal perçu, surtout si l’on est femme. Certains hommes ne veulent pas s’unir, mais posséder, comme une collection ! Pourquoi faites-vous cela ? Quel est le Bien pour vos âmes ?

Ton pays m’est confus, Pierre, mais toi, je t’appartiens. Je me donne à toi, il faut qu’on se retrouve.

Tu as tous les signes, comprends-tu que c’est par la Nature que tu trouveras l’énergie de venir me chercher ? La porte vers mon monde est là, regarde les êtres insignifiants pour vous, que vous appelez insectes : c’est la forme que nous avons chez toi, et je t’attends, ailes vibrantes.

Marie

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Chapitre XIII

De La Vega

Inondée d’une mélancolie au doux parfum d’espoir, Marie quittait l’arbre des secousses. Désormais, elle virevoltait sans but, comme prise dans un orage de questions sans réponses.

« Saura-t-il me voir ? Est-il réceptif à mes secousses ou est-il noyé dans une confusion onirique ? Peut-on s’appartenir l’un l’autre quand tout semble nous séparer ? Combien de secousses, combien d’indices seront nécessaires avant qu’il voit l’invisible évidence ? Percevra-t-il la nature profonde de l’âme, de mon âme ? Quelle forme sera la plus adaptée à notre communion ? «

La chaleur d’un soleil au zénith la replongeait avec délectation dans la découverte récente de sensations, de plaisirs humains.

Ses ailes vrombissaient au souvenir de Pierre, qui de ses doigts avides, la découvrait dans les moindres détails. Ses antennes s’électrisaient quand se remémorant leurs sexes ardents mélangés, leurs corps embrassés, leurs membres mêlés, elle revivait cet abandon, cet oubli des « soi » au profit d’un nous. Elle avait vu, senti, touché, écouté et goûté de cette façon pour la première fois, il avait été son guide. Une bourrasque vînt troubler son vol et ses songes fébriles. Il lui fallait le revoir au plus tôt. Mais il lui fallait l’éprouver…

Les yeux dans le vague, enfoncé dans son fauteuil, Pierre ne distingue plus le paysage qui défile. Accoudé, menton en main, il est étourdi, confus entre rêve et réalité. Qu’a-t-il réellement vécu ? Une chose est sûre, le morceau de papier est toujours dans sa poche, « Psychemale » y est toujours écrit.

Après un bref assoupissement, il revient à lui. Une femme aux cheveux d’or, dont l’harmonie des formes n’a d’égal que le charme que dégage ses yeux, est en train de prendre place sur le fauteuil d’en face, dans un croisement de jambes qu’il se refuse de ne pas admirer.

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Chapitre XIV

Ssslll2

 

Plus que quelques minutes avant la fin de son voyage, moins d’une heure pour la séduire. Les synapses en action, Pierre s’agite sur son siège, cherche les effluves du parfum de la belle. Quelques nuances fruitées, soupçon de pivoine. Son esprit part à l’aventure… Il se noie dans ce parfum et l’imagine nue parmi les fleurs, ses cheveux blonds cachant la pointe de ses seins.

Voilà, ses sens ont le don de le faire voyager mais surtout de tendre son extrémité virile. Tel Adam, il s’imagine dans ce jardin d’Eden n’osant s’approcher de cette curiosité de la nature. Il la voit sous les arbres, dans les herbes hautes, s’émerveillant devant chaque fleurs émergeant de la prairie. En se penchant, elle laisse apparaître des courbes merveilleuses ; le laissant bouche ouverte derrière elle, face à sa croupe. Il s’approche doucement, il ne veut pas lui faire peur. Commence donc à chantonner tel un pinson. Elle se retourne et lui fait face, un coquelicot à la main qu’elle lui tend tel un appel à l’échange verbal et tactile. Car oui il lui touchera la main pour attraper cette fleur, lui embrassera même le bord des lèvres pour la remercier. Si elle n’a pas de mouvement de recul, il lui effleura le sein puis ses fesses pour la ramener à lui. Ses fesses doivent être douces comme de la soie, il en frémit d’avance : ses doigts sont envahis de petites fourmis par tant d’envie.

Pierre, ressaisis toi, le temps passe et tu rêves. Tu reviens doucement à la réalité. Tu vois dans ses cheveux une barrette avec une fleur rouge qu’elle replace du bout des doigts. Au même moment, tu sens le freinage un peu brusque du train, la jeune femme surprise pousse un cri et le coquelicot tombe à tes pieds.

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Chapitre XV

Brice

Rouge, comme la couleur, c’est ce qu’il perçut en premier. Ensuite ce fut le tissu délicat du coquelicot qui se trouvait sous ses doigts… ses pattes? Oui ses pattes. C’était doux et soyeux, semblable au tissu dont on fait les dessous chic. Métamorphosé, il déploya ses antennes pour mieux voir. Le vent jouait avec ses elles. Sa trompe se déploya naturellement et il se gorgea du suc du coquelicot. L’expérience était étrange, pas désagréable, bien au contraire. Il s’emplissait d’énergie et s’enivrait tout à la fois. C’est tout ce dont il avait besoin pour déployer ses ailes.

Tout lui paraissait si naturel, son abdomen effilé son thorax duquel partait ses pattes, ses ailes qu’il maîtrisait à merveille, et le vol… Ah oui le vol! Il n’avait rien senti d’aussi jouissif jusqu’alors. Il virevoltait au dessus du champ comme s’il avait fait ça toute sa vie, mais quelque part c’était toute sa vie, non? Il se demandait ce qu’elle lui réservait d’ailleurs

Son destin l’attendait pas très loin de là justement. Elle batifolait au dessus d’un bouquet de coquelicot, semblant l’attendre. Il s’approcha de quelques battements d’ailes. Elle remarqua son manège et décolla avant qu’il air pu se poser. Il la poursuivi alors, la rattrapant, l’appellant, tournant autour d’elle. Il compris ce que ça voulait dire que d’avoir des papillons dans le ventre.

Après quelques minutes ou quelques heures de ce régime, enfin elle se posa. Il sentait encore, en son corps, l’énergie aphrodisiaque du coquelicot. Elle s’accrocha sur une herbe folle et se retourna, plaça son corps prêt à être pris et fécondé.

Il positionna délicatement son édéage avec l’atrium génital de sa femelle. Si le vol avait été une expérience jouissive, alors la pénétration, quand à elle touchait carrément au divin. Le mécanisme mis en branle acheva de l’envoyer au paradis. Sa tête explosait du plaisir, ses membres étaient pris d’une trépidation et son abdomen allait et venait tel des impulsions mielleuses qui achevait de l’exciter. Son énergie aussi décroissait au fur et à mesure que s’approchait l’instant où il lacherait sa semence en elle.

Ce fut soudain, ce fut brutal, ce fut un éclair puis ce fut la chute…

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Chapitre XVI

Bruneline

 

Étourdi par la secousse, Pierre essayait de retrouver ses esprit, il sentait encore le plaisir (le mot était trop faible) vibrionner dans son corps… il hésitait à ouvrir les yeux, craignant d’avoir perdu ce corps nouveau et qui lui avait tant apporté : le vol, Marie, la reproduction dans sa puissance primale. Ouvrir les yeux et risquer de tout perdre… il se concentra alors sur ses autres sens :
Pas de roulement, pas de chuintement sur les rails, pas de secousses dans ses reins, il était donc hors de ce maudit train pour une fois, ce qui lui donna le sourire.
Des bruissements, des odeurs de terre, de décomposition puissante, agrémentées d’une pointe verte et acidulée : une forêt… nouveau sourire, vite effacé, cela ne ressemblait pas aux perceptions d’un papillon…
Il toucha sa jambe, senti la poche et y glissa une main fébrile, le papier était toujours là, froissé  mais cachant son secret dans le cœur de ses plis, comme une litanie,                       « Psychémale »

Prenant son courage à deux mains, il ouvrit les yeux enfin :
Tâches de lumière éparses parmi les feuillages denses de toutes les nuances de vert, c’était bien une forêt dans le plus nouveau des printemps. Il ne savait pas si c’était le lieu ou son récent coït mais il se sentait renaître au monde, plein de sève et de vigueur dans un monde plus jeune.

Soudain la lumière se mit à décroitre d’abord insensiblement puis de plus en plus vite, il sentit s’étendre les ombres dans le sous bois comme dans son âme.. il comprit en un instant aussi sûrement que montait la peur et le froid : E c’était pour ECLIPSE.

L’endroit enchanté changeât en quelques minutes, aussi sûrement que la vie s’enfuyait un peu plus de lui à chaque fois qu’elle s’éclipsait ELLE et qu’il n’arrivait pas à enrayer le cours du temps pour la retenir.

A mesure que l’obscurité grignotait peu à peu le soleil, un bourdonnement s’élevait des feuillages accompagné par des grognements, des craquements de bois sec, des vibrations de bois vivant… tout cela respirait le courroux végétal et animal.

Pierre restait là assis au pied de son arbre, le poing serré sur son seul lien tangible avec Marie, son esprit carburait à toute allure mais son dernier saut à travers l’espace et le temps semblait avoir détruit toute son énergie corporelle. Assis et passif il regardait la lumière perdre son duel contre la noirceur…

Tous ces sens lui hurlaient de fuir, mais il se disait dans un espoir ténu qu’il avait peut être le droit d’être ici, qu’ELLE avait peut être mis assez  d’elle en lui pour qu’il soit accueilli en ami. Toutes les informations saturaient ses sens : vue quasi effacée, les autres étaient décuplés, des bruits de plus en plus forts mais difficiles à identifier, une odeur de tombe retournée, le vent juste levé qui repoussait insectes, branches et feuillages vers son visage, sa peau électrisée par l’électricité ambiante. Comme si la forêt elle-même s’était mise en marche…

Il se décida à l’accueillir dignement et malgré la fatigue, le tronc aidant il se redressa pour faire face,  qu’elle soit fureur ou amour…
Puis il l’entendit hurler, terrifiée, dans sa tête « Cours ! Pierre, fuis !!»

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Chapitre XVII

Alexandre

Courir mais pour aller où ? Aucun chemin n’était tracé. Devant lui des taillis semblaient l’enfermer. Pierre se mit à courir droit devant lui, se protégeant des branches qui lui fouettaient le visage, ses bras marqués de stries rouges qui le brulaient. Courir, courir encore plus loin, comme lui commandait toujours cette voix qui résonnait dans sa tête. Courir malgré les ronces qui lui lacéraient les jambes, courir malgré les chausse-trappes posées par les racines. Il se sentait comme une  bête traquée que les chasseurs poursuivent jusqu’à l’épuisement.  Il avait l’impression que la forêt voulait le retenir et l’ensevelir à jamais. Il trébucha plusieurs fois, se relevait, le souffle à moitié coupé pour reprendre sa course. Tenir était devenu sa seule obsession.  Tenir pour survivre était son nouveau crédo.

Il avait perdu toute conscience du temps qui s’écoulait. La gorge en feu, il  commençait à sentir ses muscles se durcir, le sang martelait ses tempes, des gouttes de sueur lui piquaient les yeux, sa chemise lui collait à la peau, son pantalon était déchiré.  La peur de disparaitre à jamais commençait à le tenailler. Il avait l’impression de devenir fou et qu’il s’enfonçait encore davantage dans la forêt. Jamais il ne trouverait une issue. Il avait envie de s’arrêter et de s’allonger sur le sol, épuisé. De toute façon « ils » avaient  gagné. Alors la voix de Marie se faisait entendre et, encouragé, Pierre relançait sa course folle. Il reprit courage en voyant soudainement  l’horizon s’éclaircir. Dans un dernier effort, il sortit de la forêt telle une bête sauvage à la recherche d’un refuge et se retrouva au bord du vide.

Un réflexe de survie le fit reculer, il était au bord d’une grande falaise, la mer venant frapper les rochers en contrebas. Plonger signifiait se suicider  et derrière lui,  la forêt grondait de mille cris, comme une armée menaçante prête à le tuer. C’était la fin. Il n’échapperait pas à la mort. Il se mit à frissonner.

— Fais-moi confiance, lui dit Marie, saute !

Pierre n’avait plus rien à perdre et se jeta dans le vide, les bras en croix. Là, porté par courant d’air chaud qui gonflait ses vêtements, il se mit à s’élever en altitude et à planer au-dessus des flots.

— Viens, viens Pierre, viens me rejoindre, lui murmurait Marie.

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Chapitre XVIII

Popins

Son ascension lui paraissait interminable. Des images terribles lui envahissaient l’esprit. Des hommes branchés à de gigantesques machines tournoyaient inertes dans les airs, le cœur battant visible au travers de leur thorax, leur sexe recouvert de papillons qui allaient et venaient arrachant un morceau de peau à chaque fois. Certaines verges étaient à vif. Marie continuait de lui parler et de le rassurer. “ Ne t’inquiète pas, tout ira bien. Je suis là.

Pierre s’accrochait à ses paroles pour tenter de s’apaiser. Il continuait de monter inexorablement, il avait le sentiment d’étouffer. La mer, de plus en plus lointaine, semblait désormais n’être qu’une mare bordée de verdure.
Tout à coup, ce fut la chute. Brutale, rapide, inéluctable.

C’est une main sur son épaule qui lui fit reprendre ses esprits. Il était toujours dans le train. La blonde aux cheveux d’or lui parlait, il fallut quelques instants à Pierre pour que ses mots prennent sens.
—Vous vous êtes endormi puis vous vous êtes mis à hurler. Ne vous voyant pas vous réveiller, j’ai cru bien faire. Excusez-Moi.
—Vous avez bien fait, lui répondit-il péniblement.

Il avait l’impression que son crâne allait exploser. Des flashs lui revenaient en tête. Maud, Irène, l’hôtel, la forêt, la boite de nuit, les secousses et Marie. Tout se mêlait dans son esprit. Suis-je en train de devenir fou ? se demandait-il.
Un cauchemar, tout cela n’est qu’un cauchemar tentait-il de se persuader. Il fouilla dans sa poche et y trouva le petit morceau de papier plié. Psychémale. Alors tout ceci est bien réel ? Marie, explique-moi.

—Comment connaissez-vous mon prénom ? Le questionna sa réveilleuse voisine.
—Pardon ?
— Vous venez de prononcer mon prénom. Avant de vous expliquer quoi que ce soit, c’est peut-être vous qui me devez des explications.

Pierre la regardait éberlué. Il n’avait rien à perdre . Il rassembla ses souvenirs et lui raconta son histoire. Marie l’écouta attentivement sans le moindre signe qui pourrait témoigner de son incrédulité. Elle semblait le croire sur parole. Elle prononça juste ces mots :

— C’est beau et magique tout cela. L’amour c’est de la magie.
— Magique ? répéta machinalement Pierre.

Les yeux de Marie se révulsèrent. Une secousse l’emportait. Celle-ci avait quelque chose de différente des autres. Quelque chose de plus. Soudain elle le sentit en elle. Des petites bulles d’abord, puis comme la pointe d’un minuscule doigt à l’intérieur de son ventre. Enceinte, elle était enceinte. Pierre était bel et bien en danger dès qu’ “ils” l’apprendraient. Il lui fallait le protéger. Il se souvenait de tout. Elle devait continuer les signes.

Dans un écran de fumée elle disparut. Pierre était stupéfait. Un papillon volait derrière la vitre. Il l’observa jusqu’à ce qu’à s’en user les yeux.

Il prit son carnet et ajouta MAGIC. C’était insensé mais il approchait du but, il en était convaincu. Sans même savoir lequel.

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Chapitre XIX

Iotop

 

MAGIC ? MAGIC ? Il avait un vague souvenir d’un groupe nommé Queen et ce fameux morceau « A king of Magic ». Quel rapport ? Et cette Marie : manipulatrice ? Possible. L’incertitude de sa vie prenait des directions qui se signaient dans le bénitier de la folie et la raison écumeuse lacérée par les récifs des récits de son cerveau encore allumé par le désir de respirer l’horizon de la normalité.

Et ce papillon qui se multipliait à l’infini devant ses yeux. Il souffrait comme un damné de ne pouvoir pleurer. Il souffrait de… Marie… qui revenait comme un leitmotiv… il se refusait à toute passion, à toute intoxication et pourtant il avait cette impression qui le taraudait à présent : « Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant / D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime… ».

Marie était-elle un vestige ? Un mirage tout simplement ? Ce mot MAGIC prenait son sens… sa vie aussi… et puis au surgissement de ces mots : « Quand on n’a que l’amour/Pour unique raison », les papillons changèrent de couleurs et le bleu scintilla comme un appel en fond sonore : « Et si tu n’existais pas / Dis-moi pourquoi j’existerais ». Il hurla de cette rage de prisonnier encagé… il était ensorcelé… ou… ou il eut comme un effet atomique dans son cerveau… s’il était simplement un clone ? Un clone !

Alors, à cette évidence nouvelle, il n’y avait pas ce retour de temps à 6h47, il n’y avait pas non plus cette secousse à répétition 18.0611, ni ce Georges son patron Boss pour un jeu vidéo… rien de rien. Il était Pierre et ce morceau de papier au PSYCHEMALE, treize fois écrit à l’intérieur de ce même mot énigme, n’était pas anodin. Il était la vraie la clé pour retrouver Marie, la vraie et non ce clone qui le parasitait.

Il restait deux lettres à compléter… il fallait garder une certaine liberté… latitude… de vue, ne pas s’embrouiller plus avant l’esprit… Oui, le mot LATITUDE était bien placé. Fallait-il trouver les coordonnées… et cet espoir de retrouver Marie, l’originale…

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Chapitre XX

Airelle

 

Pierre reste coi, ce train… Marie… Psychemale…la forêt et maintenant trouver ce point cette latitude exacte sur laquelle Marie se trouve. Se sentir tour à tour mal, papillon, manipulé, endormi, dans un rêve, un cauchemar, extatique amoureux terrorisé ou curieux dans la réalité oui mais laquelle ? Le train file à l’allure du paysage qui n’accroche plus ses yeux. Il sent comme une lassitude. Tout est si confus réel ou irréel. Rien n’arrête ce train lancé à vive allure. Où va-t-il déjà ?

Passant la main dans ses cheveux il se penche les coudes posés sur ses genoux et se prend la tête un instant. Comment en est-il arrivé à ce stade … tant d’émotions pour se retrouver là toujours assis sur cette banquette à se demander comment on arrive à trouver du plaisir en fécondant un insecte incarné en Marie la belle et mystérieuse Marie. Ce mot dans la poche c’est de la magie, une incantation un sort jeté sur Pierre pour le confondre pour le tourmenter autant que lui donner un plaisir inédit ! Une sorte de puissance ensorcelante, pour le faire bouger, réagir, voir ce que personne ne peut percevoir. Oui mais quoi pourquoi ? Tout ceci semble si vrai… Enfin arrivé à la station.

Il doit se réveiller se connecter à la réalité, Pierre prend ses affaires et commence à descendre du wagon, son épaule et son bras gauche lui font mal, il s’est sûrement mal appuyé dessus pendant ses délires «psychemale ». Il s’insère dans la foule aussi machinalement que les gens autour de lui. Les voix, les bruits lui sont familiers, mais quelque chose semble différent. Il lève la tête et regarde en balayant la foule du regard. C’est peut-être lui qui est différent avec ses allers et retours dans la magie et la réalité, il est encore un peu sous le choc… les émotions. Sa douleur à l’épaule irradie sur son bras et sa poitrine mais il n’y fait pas attention. Il doit redescendre sur terre, la journée sera longue. La main dans la poche le papier serré entre ses doigts, il continue d’avancer dans la foule. Il entend quelque chose, une voix… des voix des milliers de voix qui parlent et se mélangent. Mais personne ne parle, seule résonne la musique dans les hauts-parleurs. Il comprend alors qu’il entend les pensées des gens ! La voix dans le haut parleur annonce la date du jour le 18-06-11, Pierre comprend enfin ce 18-06-11 est en fait la date du jour. La violence de la douleur dans sa poitrine le rappelle à la réalité de son corps. Une crise cardiaque, c’est une crise cardiaque !!

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Chapitre XXI

Ragnarr

Alors sans savoir pourquoi, Pierre ne pensa plus à lui. Il se dit que demain, quand le nouveau jour se lèverait, tous ses amis se sentiraient un peu plus seuls. Parce qu’il serait mort. Là sur un quai de gare retrouvé étendu sur le sol, au pied du train, avec un papier dans la main,  mort d’une crise cardiaque en serrant un mot que personne ne comprendrait. On aurait pu le retrouver, couché au pied d’un arbre avec un couteau entre les dents, ou sur le sol de sa cuisine, une tomate éventrée sous le ventre, ou au volant de sa voiture dans les reflets bleus d’un glacier, peu importe, pour aucun de ses amis, il n’aurait pas été à sa place, quoi qu’il en soit.

La douleur insupportable dans sa poitrine n’empêchait pourtant en rien Marie d’être en permanence présente dans ses pensées.

Il n’aurait pas su, pas eu le temps de l’apprivoiser, pas su dompter ses peurs, pas pu faire naître son corps sous ses doigts. Une fois encore, Pierre aurait voulu réécrire leur histoire, le récit de deux corps constamment en train de se découvrir, se rechercher, se dévoiler. Mais pour ça, il lui aurait fallu du temps. Du temps pour eux, du temps à lui offrir.  Il aurait encore voulu profiter de ses mains, de ses caresses, de ses lèvres et de ses baisers dans le cou, il aurait voulu encore être soulevé par la tempête, comme dans ce train qui l’avait vu propulsé au-delà du réel. Il aurait encore voulu être comme cet enfant devant un spectacle féerique, il voulait encore des étoiles qui brillent dans ses yeux, des rires incontrôlés et des larmes qui coulent de trop de bonheur.

Une fois de plus, il aurait voulu être emporté et il en était sûr maintenant que la vie semblait le quitter. Marie était la femme. Sans ses yeux plongés dans les siens  il était un désert. Maintenant qu’ils se fermaient, inexorablement, ce sont ses mains qui retrouvaient de la mémoire. Il lui semblait qu’à jamais il passerait ses doigts dans ses cheveux, caresserait sa nuque de bas en haut, empoignerait la peau douce au creux de sa taille.

La vie partait, doucement. Et puis soudain, dans le dernier rai de lumière qui parvenait à traverser ses paupières il le voyait. Le papillon.

Qu’il était étrange ce spectacle. Dans tous les sens du terme. Etonnant et étranger. Bizarre et inconnu. Surprenant et rassurant. Aussi émouvant qu’effrayant. Lorsqu’on manque à ce point de force tout devient presque insupportable, les yeux vont trouver refuge dans un simple détail.

Le papillon ! Il était là. D’abord une perception minuscule, d’infimes sensations comme l’usure douce du temps sur un objet immobile, comme une transparence qui danse au travers de feuille d’un arbre emporté par le souffle du vent et puis capable de chasser l’ombre profonde des nuages qui l’engloutissaient.  Ce mot MAGIC griffonné à la va vite prenait maintenant tout son sens.

Il vivrait. Il le savait. Il attendait le moment où, revenue dans son humanité, Marie allait se suspendre à lui, se fondre en lui, nicher sa tête dans le creux de son épaule.

Pierre souffrait encore mais ne se languissait plus que de l’enlacer, l’enserrer entre ses bras, l’emporter et faire de sa muse un territoire occupé, conquis, pris contre son immensité.

Il voulait tellement les vivre ces heures où  ses mains enfermeraient les siennes, où son regard bienveillant et doux accrocherait le sien, fragile et entièrement acquis.

Les heures viendraient où il la dévorerait, la lécherait, la mordrait, l’avalerait. Où elle serait à lui…

 

 

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Chapitre XXII

Sur Mon Fil

 

C’est une sensation extrêmement particulière que de se réveiller intubé sur un lit d’hôpital…
Et aussi de sentir qu’on vient de vivre une expérience assez unique.
Tenter de se rassembler, de comprendre.
Ce visage grave à ses côtés… Il le connaît.
George !
« Mon petit vieux, tu nous as fait une de ces peurs !
Quelle idée de remettre le casque sans personne avec toi, pour vérifier si tu avais bien enfin résolu le bug.
Je te rappelle qu’on a Irène et Maud pour ça. »
La vue de Pierre est encore un peu pixelisée, mais il a trouvé la raison du bug.
Juste encore quelques réglages et la technique sera au point.
En revanche, il avait bien eu le temps de réfléchir au scénario durant ce moment d’infini instantané.
Y mettre du cul est LA bonne idée ; c’est la lubricité de ses deux testeuses qui avait mis ça en évidence.
Mais il faut qu’on soit plus fins.
PSYCHEMALE, excellent idée d’accroche ; on se croirait dans Citizen Kane.
A la limite, pour renforcer l’hommage, on aurait pu prendre ROSEBUD, avec un double clin d’œil graveleux.
Soyons fous, lançons-nous dans un scénario à la 50 nuances (c’est nul mais ça se vend parfaitement).
On oubliera la référence à Lost avec la secousse 10.0611, mais on garde l’idée de récurrence du train qui est excellente. Pierre avait pensé à Inception, dont le concept irait parfaitement dans son Monde virtuel.
En revanche, on va quand même avoir un souci.
Et ça, George ne le sait pas encore.
On a un nouveau bug, mon pote : je me demande si Irène et Maud n’auraient pas trouvé un moyen de se connecter sans le casque. Je crois bien avoir vu Marie et Lætitia baiser sans retenue dans des recoins lors de mes vérifications, alors qu’elles n’étaient pas officiellement connectées.
En fait…
Je crois même qu’on a fait un très joli plan à trois et qu’à force de les démonter virtuellement j’en ai eu cet infarctus.
C’est confus et on en restera officiellement à la crise dans le wagon.
Mais putain, comment ont-elles fait ?!
A moins que…
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Chapitre XXIII

Nicolas Verville

 

La Reine s’avança vers le hublot, laissant derrière elle un léger brouillard d’écailles bleutées. Les courtisans se regardèrent, resserrèrent contre leur corps leurs élytres sombres. L’inquiétude se lisait dans chaque facette de leurs yeux. Derrière le cristal poli, la plaine desséchée s’étendait à l’infini. Les soleils étaient sur le point de se coucher. Un frémissement agita les antennes de la souveraine, signes d’une vive agitation.

— Conseiller, vous dites que la fécondation a réussi ?

— Majesté, nous en sommes presque certains.

— Presque ? Que voulez-vous dire ?

— Eh bien, il semble que ces… humains, soient plus complexes que prévu. Le mâle que nous avons choisi, un nommé Pierre…

— Que m’importe les noms que se donnent ces mammifères ! Allez droit au but !

— Oui, Majesté. Il semble que la pionnière que nous avons envoyée ait développé… certaines interactions… les humains appellent cela Amour… avec le mâle que nous avions choisi.

— Quelle importance, si elle a été fécondée ? N’aurons-nous pas dans trois mois un milliard de naissances, de quoi prendre le contrôle de ce monde et anéantir les répugnantes créatures qui y rampent ? N’aurons-nous pas dans six mois rétabli la splendeur de Psychémale ?

— Pas si la pionnière en décide autrement. Il semble qu’elle ait des velléités de garder son apparence humaine. De refuser la métamorphose. De devenir humaine elle-même.

Dans sa colère, la reine étendit largement ses ailes irisées. Le geste était inconvenant en dehors de la parade nuptiale, et mettait tristement en lumière les outrages de la vieillesse. La reine allait mourir. Tous baissèrent les yeux.

— Qu’attendez-vous pour détruire  ce… Pierre ?

— Madame, nous avons envoyé plusieurs secousses, assez pour anéantir un esprit bien plus fort, mais il possède une défense contre laquelle nos armes mentales sont impuissantes.

— Une défense, dites-vous ?

— Oui, une reconfiguration, pendant leurs périodes d’inconscience. Ils appellent cela le rêve.

 

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Chapitre XXIV

Marie

 

Les secousses se font fréquentes et Pierre en sort à chaque fois davantage éprouvé. Ses rêves deviennent de plus en plus cauchemardesques et il en vient à appréhender de dormir, voire même de somnoler. Est-ce le contrecoup de son infarctus ? “La peur d’y passer m’a certainement déstabilisé” se répète-t-il pour éloigner la crainte de devenir fou. Il faut dire que son coeur s’emballe à chaque fois qu’il pense à Marie, c’est à dire très souvent : quand le souffle du vent semble lui murmurer des “Je t’aime”, quand il croise une femme  aux cheveux d’or ou qu’un papillon virevolte devant lui. Même la radio semble vouloir entretenir ses souvenirs. À croire que Queen est redevenu à la mode. Mais si sa vie semble baigner dans a kind of Magic, la secousse 18.0626 l’a teintée de magie noire.

Il était sorti de l’hôpital et avait enfin retrouvé la tranquillité de son appartement de banlieue. Son lit douillet lui faisait oublier l’inconfort du matelas aseptisé en plastique et les ronflements de son voisin de chambre.  Il faisait beau en ce mois de juillet, chaud même, trop chaud. Tout juste remis de son infarctus, Pierre subissait péniblement les fortes températures. L’air était étouffant. Il somnolait.

Ce furent le bourdonnement et le souffle qui le réveillèrent en sursaut. Il se trouvait dans une clairière entourée de hautes falaises. Cerné par ces remparts il ne pouvait s’échapper. La force s’approchait, l’encerclait, le tétanisait. “Ils” arrivaient. Il “les” percevait. Un moment, il se sentit submergé, grignoté, comme avalé par un essaim d’ondes. Elle apparut alors devant lui. Marie. Elle le regardait tendrement.

Pierre avança les bras comme pour l’enlacer mais elle virevoltait autour de lui sans se laisser toucher. Un dernier regard, un doux sourire et Marie lui tourna le dos et se plaça devant lui, déployant ses ailes comme un bouclier. Elle s’exclama alors haut et fort :

—Oh ma reine, arrêtez ! Arrêtez ! Je vous en prie. Laissez-le, laissez-nous.

Une voix qui semblait venue des cieux, une voix cosmique lui répondit en écho.

—Cesse donc de supplier pauvre folle. Tu as trahi ton peuple. Retrouve donc tes esprits et rejoins nous ! La survie de psychémâle dépend de toi, ne l’oublie pas. Pense à tes frères et soeurs.

—Mais je l’aime ma reine. Jusqu’au bout de mes antennes.

Pierre observait la scène avec incrédulité. La pression sur son thorax se faisait intense, sa tête était comme dans un étau. Il avait l’impression qu’il allait imploser. Une douleur vive lui fit pousser un cri. Marie s’interrompit et le regarda avec inquiétude.

— Stop !  implora-t-elle, vous allez le tuer.

Des rires machiavéliques en réponse lui confirmèrent que son peuple était bien décidé à exterminer son bien-aimé.

—Aimer, aimer. Tu n’as que ce mot à la bouche. Je ne comprends pas ce que tu dis. Écarte-toi ou tu périras avec lui ! lui ordonna une dernière fois la vieille monarque.

—Dans ce cas, vous détruirez aussi ma portée et toute vos ambitions de conquête de ce monde.

—Pauvre folle ! Penses-tu que la Terre soit un lieu pour nous ? Une planète digne de nous accueillir ? Regarde un peu ce que ces humains ont fait. Les ressources sont surexploitées, c’est une vraie poubelle. Ils traitent les animaux comme s’ils n’avaient pas d’âme. Leur extinction n’a pas besoin de nous, elle est inéluctable. Nous trouverons d’autres peuples, d’autres galaxies. Psychémâle perdurera avec ou sans toi.

Le bourdonnement s’intensifia. Des rayons lumineux apparurent de toutes parts, ils transpercèrent le ciel, le sol et se rejoignirent pour former une sorte de boule qui flottait devant les amoureux en danger.

Marie se retourna vers Pierre. “ Je t’aime pour l’Eternité, adieu”. Des larmes coulaient des multiples facettes de ses yeux, ses ailes battaient de plus en plus vite et décoiffaient Pierre, une douce caresse à distance. Un moment suspendu de bonheur pur. Eternity ? Serait-ce le dernier sens de l’acrostiche  se demanda Pierre avant qu’une chaleur ne lui brûlât la peau du visage et ne le replaçât dans le moment.

La boule d’énergie croissait, elle s’approchait d’eux inexorablement. Alors Marie déploya ses antennes. Un halo bleu se forma et les entoura d’une bulle défensive. C’était la confrontation entre deux forces. L’une destructrice, l’autre protectrice. Marie luttait péniblement. Le peuple de psychémâle semblait unir son énergie contre elle. Une explosion éblouit Pierre qui ferma instinctivement les yeux. Un bruit sourd perça ses oreilles. Une déflagration le cloua au sol. Marie était en feu et se consumait devant lui, petit humain impuissant face à des forces cosmiques. « Noooon » hurla-t-il.

— Un cigare Pierre ?

Ces mots le firent sursauter. Il se réveilla dans son bureau.  

—Toujours en train de pioncer, le charria Georges. Un cigare ? répéta-t-il.

Il arborait un large sourire et commentait avec satisfaction les titres des magazines qui vantaient le génie de psychémâle. “ Un jeu révolutionnaire “, “ Du plaisir et du suspens à l’état pur”, “ Perdrez-vous l’esprit ou la vie ?  Sûr vous prendrez votre pied ! ”.

Il avait fallu près de deux ans pour finaliser la scénographie et régler les différents bugs. Deux ans qu’il travaillait sur ce projet. Vingt-quatre mois qu’il était hanté par Marie. Des envies, des souvenirs, des cauchemars, de l’Amour.

—Non, avec mon infarctus c’est pas sérieux, répondit Pierre.

—Ton infarctus ? Dernière nouvelle lui lança Georges. Tu délires, trop de travail certainement.

A ces mots une boule d’angoisse lui noua la gorge. Tout cela n’était-il qu’un rêve ? C’était tellement réel. “Impossible. Je deviens dingue” se dit-il.

Le claquement des mains de Georges le tira de ses questionnements.

—Saloperie de papillon lança Georges tout en débarrassant ses doigts des restes de l’animal qu’il venait d’écraser. Inerte au sol, les ailes transpercées le papillon tressauta une dernière fois avant que son bourreau ne le ramasse et le jette à la poubelle.

Submergé par ses émotions entre tristesse, stupeur et incompréhension, Pierre mit fin à l’entretien avec son boss.

—Georges, je dois y aller dit-il en se levant sans même attendre l’approbation de son patron.

Georges ne prêta guère attention à lui, bien trop occupé à se gargariser du succès de son projet.

Pierre marcha jusqu’à la gare pour prendre le TER de 18h47. Le wagon était vide, c’étaient les vacances et Paris ressemblait à une petite ville tranquille de province. Il était perdu dans ses pensées, le regard dans le vide. Ce fut son odeur qui l’interpela. Un parfum connu, inoubliable qui lui donna machinalement le sourire.

Elle s’installa sur le fauteuil face à lui. Ils se regardèrent tous deux comme s’ils se connaissaient depuis toujours. Aucun mot n’était nécessaire pour qu’ils se disent tout et qu’ils s’imbibent de la magie de l’instant.

Pierre finit par briser le silence, le coeur en joie qui tambourinait dans sa poitrine il se lança :

—Marie ? C’est bien toi.

Elle lui attrapa la main en guise de réponse, dévoilant un petit tatouage sur son poignet, un papillon aux ailes bleues.

—On rentre à la maison Pierre ? lui dit-elle avant de l’embrasser.

Fin ?

 

 

 

 

 

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Un commentaire sur “Il était une fois en oulimotie…

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