26/07 : Il était une fois Marie…

Le début de l’histoire ici

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Jakob Tuggener

 

Chapitre XXIV

Marie

 

Les secousses se font fréquentes et Pierre en sort à chaque fois davantage éprouvé. Ses rêves deviennent de plus en plus cauchemardesques et il en vient à appréhender de dormir, voire même de somnoler. Est-ce le contrecoup de son infarctus ? “La peur d’y passer m’a certainement déstabilisé” se répète-t-il pour éloigner la crainte de devenir fou. Il faut dire que son coeur s’emballe à chaque fois qu’il pense à Marie, c’est à dire très souvent : quand le souffle du vent semble lui murmurer des “Je t’aime”, quand il croise une femme  aux cheveux d’or ou qu’un papillon virevolte devant lui. Même la radio semble vouloir entretenir ses souvenirs. À croire que Queen est redevenu à la mode. Mais si sa vie semble baigner dans a kind of Magic, la secousse 18.0626 l’a teintée de magie noire.

Il était sorti de l’hôpital et avait enfin retrouvé la tranquillité de son appartement de banlieue. Son lit douillet lui faisait oublier l’inconfort du matelas aseptisé en plastique et les ronflements de son voisin de chambre.  Il faisait beau en ce mois de juillet, chaud même, trop chaud. Tout juste remis de son infarctus, Pierre subissait péniblement les fortes températures. L’air était étouffant. Il somnolait.

Ce furent le bourdonnement et le souffle qui le réveillèrent en sursaut. Il se trouvait dans une clairière entourée de hautes falaises. Cerné par ces remparts il ne pouvait s’échapper. La force s’approchait, l’encerclait, le tétanisait. “Ils” arrivaient. Il “les” percevait. Un moment, il se sentit submergé, grignoté, comme avalé par un essaim d’ondes. Elle apparut alors devant lui. Marie. Elle le regardait tendrement.

Pierre avança les bras comme pour l’enlacer mais elle virevoltait autour de lui sans se laisser toucher. Un dernier regard, un doux sourire et Marie lui tourna le dos et se plaça devant lui, déployant ses ailes comme un bouclier. Elle s’exclama alors haut et fort :

—Oh ma reine, arrêtez ! Arrêtez ! Je vous en prie. Laissez-le, laissez-nous.

Une voix qui semblait venue des cieux, une voix cosmique lui répondit en écho.

—Cesse donc de supplier pauvre folle. Tu as trahi ton peuple. Retrouve donc tes esprits et rejoins nous ! La survie de psychémâle dépend de toi, ne l’oublie pas. Pense à tes frères et soeurs.

—Mais je l’aime ma reine. Jusqu’au bout de mes antennes.

Pierre observait la scène avec incrédulité. La pression sur son thorax se faisait intense, sa tête était comme dans un étau. Il avait l’impression qu’il allait imploser. Une douleur vive lui fit pousser un cri. Marie s’interrompit et le regarda avec inquiétude.

— Stop !  implora-t-elle, vous allez le tuer.

Des rires machiavéliques en réponse lui confirmèrent que son peuple était bien décidé à exterminer son bien-aimé.

—Aimer, aimer. Tu n’as que ce mot à la bouche. Je ne comprends pas ce que tu dis. Écarte-toi ou tu périras avec lui ! lui ordonna une dernière fois la vieille monarque.

—Dans ce cas, vous détruirez aussi ma portée et toute vos ambitions de conquête de ce monde.

—Pauvre folle ! Penses-tu que la Terre soit un lieu pour nous ? Une planète digne de nous accueillir ? Regarde un peu ce que ces humains ont fait. Les ressources sont surexploitées, c’est une vraie poubelle. Ils traitent les animaux comme s’ils n’avaient pas d’âme. Leur extinction n’a pas besoin de nous, elle est inéluctable. Nous trouverons d’autres peuples, d’autres galaxies. Psychémâle perdurera avec ou sans toi.

Le bourdonnement s’intensifia. Des rayons lumineux apparurent de toutes parts, ils transpercèrent le ciel, le sol et se rejoignirent pour former une sorte de boule qui flottait devant les amoureux en danger.

Marie se retourna vers Pierre. “ Je t’aime pour l’Eternité, adieu”. Des larmes coulaient des multiples facettes de ses yeux, ses ailes battaient de plus en plus vite et décoiffaient Pierre, une douce caresse à distance. Un moment suspendu de bonheur pur. Eternity ? Serait-ce le dernier sens de l’acrostiche  se demanda Pierre avant qu’une chaleur ne lui brûlât la peau du visage et ne le replaçât dans le moment.

La boule d’énergie croissait, elle s’approchait d’eux inexorablement. Alors Marie déploya ses antennes. Un halo bleu se forma et les entoura d’une bulle défensive. C’était la confrontation entre deux forces. L’une destructrice, l’autre protectrice. Marie luttait péniblement. Le peuple de psychémâle semblait unir son énergie contre elle. Une explosion éblouit Pierre qui ferma instinctivement les yeux. Un bruit sourd perça ses oreilles. Une déflagration le cloua au sol. Marie était en feu et se consumait devant lui, petit humain impuissant face à des forces cosmiques. « Noooon » hurla-t-il.

— Un cigare Pierre ?

Ces mots le firent sursauter. Il se réveilla dans son bureau.  

—Toujours en train de pioncer, le charria Georges. Un cigare ? répéta-t-il.

Il arborait un large sourire et commentait avec satisfaction les titres des magazines qui vantaient le génie de psychémâle. “ Un jeu révolutionnaire “, “ Du plaisir et du suspens à l’état pur”, “ Perdrez-vous l’esprit ou la vie ?  Sûr vous prendrez votre pied ! ”.

Il avait fallu près de deux ans pour finaliser la scénographie et régler les différents bugs. Deux ans qu’il travaillait sur ce projet. Vingt-quatre mois qu’il était hanté par Marie. Des envies, des souvenirs, des cauchemars, de l’Amour.

—Non, avec mon infarctus c’est pas sérieux, répondit Pierre.

—Ton infarctus ? Dernière nouvelle lui lança Georges. Tu délires, trop de travail certainement.

A ces mots une boule d’angoisse lui noua la gorge. Tout cela n’était-il qu’un rêve ? C’était tellement réel. “Impossible. Je deviens dingue” se dit-il.

Le claquement des mains de Georges le tira de ses questionnements.

—Saloperie de papillon lança Georges tout en débarrassant ses doigts des restes de l’animal qu’il venait d’écraser. Inerte au sol, les ailes transpercées le papillon tressauta une dernière fois avant que son bourreau ne le ramasse et le jette à la poubelle.

Submergé par ses émotions entre tristesse, stupeur et incompréhension, Pierre mit fin à l’entretien avec son boss.

—Georges, je dois y aller dit-il en se levant sans même attendre l’approbation de son patron.

Georges ne prêta guère attention à lui, bien trop occupé à se gargariser du succès de son projet.

Pierre marcha jusqu’à la gare pour prendre le TER de 18h47. Le wagon était vide, c’étaient les vacances et Paris ressemblait à une petite ville tranquille de province. Il était perdu dans ses pensées, le regard dans le vide. Ce fut son odeur qui l’interpela. Un parfum connu, inoubliable qui lui donna machinalement le sourire.

Elle s’installa sur le fauteuil face à lui. Ils se regardèrent tous deux comme s’ils se connaissaient depuis toujours. Aucun mot n’était nécessaire pour qu’ils se disent tout et qu’ils s’imbibent de la magie de l’instant.

Pierre finit par briser le silence, le coeur en joie qui tambourinait dans sa poitrine il se lança :

—Marie ? C’est bien toi.

Elle lui attrapa la main en guise de réponse, dévoilant un petit tatouage sur son poignet, un papillon aux ailes bleues.

—On rentre à la maison Pierre ? lui dit-elle avant de l’embrasser.

Fin ?

 

 

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